mardi 1 février 2022

Année du Tigre d'eau

SOYONS ZEN, AIMONS LE PLAISIR, LE GOÛT DE SENTIR LA VIE, VOYAGEONS DANS NOS TÊTES ET CRÉONS DAVANTAGE DURANT L'ANNÉE DU TIGRE!!!singapore_2009.jpeg

lundi 27 décembre 2021

Rue du commerce - Les cours particuliers (4)

Vingt yuan. C'était ce qu'il allait gagner en donnant des cours à des particuliers.
Il commençait aujourd'hui. Il se leva aux aurores, la mine réjouie. Pleine d'entrain, je me précipitai dans le couloir remplir la cuvette pour la toilette. J'étais dans un tel état de bonheur que je pliais la couverture en fredonnant tout le temps. Ensuite, je m'assis sur le rebord du lit en balançant légèrement les jambes au contact desquelles le bas de ma tunique ondulait. A plusieurs reprises, je passai la tête par la porte entrebaillée et aperçus le marchand de pain, son panier sur le dos. Lang Hua aurait dû avaler quelque chose, regrettai-je. Il lui fallait être sur les lieux à huit heures. Qu'il fût sorti à jeun et si peu couvert par une température pareille ne me paraissait pas raisonnable.
A présent, je ne voyais plus l'homme au panier rebondi.
Mais avec son nouvel emploi, Lang Hua avait probablement pris de lui-même l'initiative de se restaurer car, au moment où je m'apprêtai à descendre, je le trouvais en plein achat face à la grande corbeille ovale posée devant notre porte. Tel un gros lézard goulu, il attrapait du pain, des galettes et des couronnes. On aurait dit que ses bras vigoureux n'auraient de cesse tant qu'ils n'auraient pas ramené la totalité du panier à la maison. Il finit par payer, reposa les plus gros et rentra pour les manger.
Il s'en alla un peu avant huit heures et revint à neuf. Dans l'après-midi, avant le coucher de soleil, il s'absenta à nouveau une heure. A le voir ainsi se hâter, il donnait l'impression que sa vie avait un sens. Il réapparut chargé d'un balluchon. "Ce sont, me dit-il, des vêtements que j'avais engagés au mont-de-piété et que j'ai repris." Avec un enthousiasme manifeste, il déplia le carré de tissu et en tira une longue tunique molletonnée et un petit pull-over.
"Tu mettras la tunique et moi le pull" ordonna-t-il.
En un clin d'oeil, nous avions enfilé nos tenues respectives. Le pull lui allait à merveille. Il en était autrement pour la tunique. Je ne voyais plus mes pieds et mes mains disparaissaient entièrement sous les grandes manches. J'avais l'impression d'avoir endossé un sac. Malgré tout, je me sentais plutôt à l'aise et satisfaite.
Toute la ville était illuminée. Avec les billets que je gardais au fond de ma poche, nous allions par les rues pleins d'assurance. Nous traversâmes la voie des tramways et nous frayâmes un chemin au milieu de la tumultueuse rue Poluo. Lang Hua poussa une porte dont la vitre cassée avait été remplacée par du papier.
"C'est un bon petit restaurant fréquenté par des tireurs de pousse et des ouvriers" me dit-il en se tournant vers moi.
Je le suivis. A l'intérieur, il n'y avait que trois grandes tables. Je n'étais guère habituée à voir tant de gens rassemblés autour d'une même table. La salle était si peuplée que s'y mouvoir paraissait relever de l'exploit. Je me demandais où j'allais bien pouvoir m'asseoir. En sortant une main de dessous la manche je pinçai légèrement Lang Hua.
"Il n'y a aucun siège de libre, qu'est-ce qu'on fait ?"
"Ici, c'est à la bonne franquette, on se case où l'on peut" me répondit-il. Plus naturel que moi, il accrocha immédiatement son chapeau au porte-manteau. Le serveur accourut, passa un coup de chiffon déjà tout graisseux sur un coin de table en demandant à ceux qui s'y trouvaient de se serrer un peu.
Lang hua s'appropria un tabouret qu'un client venait de libérer. Quant à moi, je m'installai sur celui du patron que le serveur venait de m'apporter. Personne ne semblait s'occuper de notre présence. Au bout d'un moment, l'on nous amena des petites soucoupes. Je remarquai de la viande bouillie posée en tas sur un billot. Lang Hua s'en approcha et passa sa commande :
"Coupez-moi pour un demi-jiao de cette tête de porc."
L'homme frotta le couteau contre son tablier sale et, le maniant avec une grande dextérité, se mit à la découper en morceaux. M'étonnant encore qu'il ait su reconnaître que c'était de la viande de porc, j'eus tôt fait de l'avaler. Apercevant ensuite une grosse marmite sur le feu, j'eus envie d'en connaître le contenu. Néanmoins, j'hésitai. Cela me gênait de me lever et de traverser la pièce noire de monde.
"Va voir
"Ca n'a pas l'air fameux" fit-il après y être allé jeter un coup d'oeil. Contrairement à son opinion, la marmite, bien que saturée de graisse, contenait d'appétissantes boulettes de viande. Le patron s'empressa de nous en proposer un bol. Comme nous mettions du temps à lui répondre, il renchérit :
"Goûtez-les, elles sont délicieuses!"
Plus que sa saveur c'était davantage le coût du plat qui nous faisait réfléchir, d'autant que, avec la demi-douzaine de soucoupes que nous avions devant nous, nous trouvions que cela suffisait. L'homme m'invitait du regard. "Cela fait beaucoup, je ne peux pas par dessus le marché prendre des boulettes" dis-je.
"Mais on vous les sert avec du potage!"
Ces paroles eurent le don de me faire céder. A peine avais-je accepté que je les avais sous le nez.
A l'entrée, le va et vient était incessant. Arrivaient des hommes coiffés de chapskas à la fourrure déchirée, d'autres vêtus de vestes ouatées élimées. Les peintres en bâtiment portaient des tenues tout éclaboussées de peinture. Les plus vieux avaient une longue barbe et on reconnaissait les jeunes adolescents à leur pomme d'Adam très saillante.
L'humidité sous mes pieds commençait à me déranger. La porte s'ouvrait et se fermait continuellement et les gens n'arrêtaient pas de rentrer et de sortir. A l'extérieur, juste devant, mendiait une femme d'un certain âge qui serrait un bébé dans ses bras. Elle ne s'adressait qu'à ceux qui entraient :
"Ayez pitié, ayez pitié! Donnez- moi quelque chose pour mon enfant"
Jusqu'alors, elle n'avait fait aucun geste pour pousser le battant. Mais peut-être avait-elle fini par trouver le temps long car elle se mit à suivre un client jusqu'à l'intérieur. Elle s'immobilisa toutefois sur le seuil sans oser refermer la porte derrière elle, montrant ainsi son intention de ressortir sitôt qu'elle aurait obtenu quelque chose. Un souffle d'air froid traversa soudain la pièce. Lang Hua s'apprêtait à lui tendre un pain farci lorsque le patron l'arrêta dans son élan : "Il ne faut rien lui donner, il y a trop de gens comme elle."
Un des habitués, proche de la sortie, referma violemment la porte l'obligeant à s'enfuir en criant :
"Merde alors! On va mourir de froid si on ne ferme pas"
J'ignore qui mais quelqu'un, parmi la foule, s'exclama :
"Si au lieu d'une vieille comme elle, cela avait été une jeune, tu te serais jeté sur elle plutôt que de la chasser, ou du moins, tu l'aurais regardée sur toutes les coutures."
La majorité des gens éclatèrent de rire, sauf moi. J'avais si peu l'habitude d'entendre des propos de ce genre que cela m'irrita plutôt qu'autre chose. Pour accompagner le repas, Lang Hua avait pris une carafe de vin qu'il finit avec mon concours. L'un de ceux qui partageait notre table, pour des légumes salés et de la bouillie de riz, s'en tira pour moins d'un demi-jiao. Vint ensuite notre tour de payer. Nous avions commandé cinq assiettes de légumes valant chacune deux fen, un demi-jiao de porc, un autre de vin chaud et cinq fen de boulettes auxquels nous devions ajouter huit gros pains.
A peine sortis du restaurant, nous eûmes la surprise d'être immédiatement saisis de la tête aux pieds par un air glacial. Dans le firmament brillaient des myriades d'étoiles. Nous nous hâtâmes de gagner le carrefour que traversaient les tramways à grands coups de klaxon.
"Es-tu rassasiée ?"
"Oui" répondis-je.
Sur le trajet, nous croisâmes une petite échoppe dans laquelle j'achetai un morceau de sucre candy pour chacun enveloppé dans du papier que nous suçâmes chemin faisant.
"Tu as l'air d'un grand sac" remarqua-t-il après avoir fini sa friandise. A mon tour, je le dévisageai et trouvai que son apparence n'était guère plus présentable. Il avait rabattu son chapeau si en avant sur son front que sa nuque paraissait avoir été oubliée, être tenue à l'écart loin derrière. Les rebords de son couvre-chef, petits par rapport à sa grosse tête, se tenaient en déséquilibre au sommet, pareils à une paire de corbeaux, perchés sur le faîte d'un toit, prêts à s'envoler à tout instant. Par ailleurs, l'uniforme d'étudiant dont il avait hérité était trop court et trop large. En entrant chez nous, nous nous tirâmes la langue à la manière de deux gamins. La sienne était rouge, la mienne, verte. Mais sa gaieté fut de courte durée, il se mit bientôt à pianoter sur la table avec ses doigts :
"Vois-tu, donner des cours à domicile ne m'emballe pas beaucoup! Je ne fais qu'aller et venir dans le froid comme un mendiant!"
Tandis qu'il parlait, je posai mon regard sur ses mains constamment en mouvement et remarquai que les revers de ses manches, déjà tout élimés, s'effilochaient. Mais cela me préoccupa beaucoup moins que le froid auquel il devait résister. Nous demeurâmes un long moment silencieux, nos visages éclairés par la lueur fixe de la lampe.
"Demain, j'achèterai du fil et une aiguille pour les raccommoder" finis-je par dire. Ma remarque le rendit tout à coup inquiet et songeur. D'une manière peu naturelle, il entrouvrit les lèvres mais ne dit pas un mot.
Nous éteignîmes la lampe. Dehors, la lune brillait et ses pâles rayons venaient se répandre jusque dans la pièce. Nous nous emmitouflâmes dans la couverture. Nos têtes reposaient sur de vieux livres qui nous servaient d'oreillers. De l'autre côté de la cloison s'éleva un air d'accordéon chantant les peines de l'existence. La musique l'encouragea doucement à épancher son coeur prisonnier :
"Min...C'est Min qui me les avait raccommodées. Mais tout cela c'est du passé et ne signifie plus rien pour moi à présent. Je t'en ai déjà parlé, à l'époque, j'étais fou. A sa dernière lettre, j'ai compris que tout était terminé, enfin, je veux dire que depuis elle ne m'a plus jamais écrit. C'était si inattendu que j'avais du mal à le croire et restais plusieurs jours anéanti...Auparavant, dans ses nombreuses lettres, elle me disait qu'elle m'aimait et m'aimerait envers et contre tout. La dernière ne contenait que des injures, encore maintenant, j'ai de la peine à le croire et pourtant, c'est la réalité..."
Il se leva pour prendre son pull.
"Tu vois, ce fil orangé, c'est elle qui l'a cousu, oui, c'est Min qui l'a fait..."
A nouveau, nous éteignîmes. A côté, l'accordéon continuait à jouer sa complainte. Ce nom, Min, qu'il venait de prononcer, avait coulé comme de l'eau dans sa gorge.
"Elle était belle avec ses minces sourcils noirs et ses lèvres ...très rouges!"
En évoquant ceci, il me prit la main et la serra très fort. Je ne suis pas elle, pensai-je.
"Ah! Ses lèvres étaient si rouges..." continuait-il à soupirer.
Un martèlement de sabots de chevaux résonna sur le pavé. Autour de nous, tout le monde semblait avoir sombré dans un profond sommeil.

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dimanche 2 mai 2021

Rue du commerce - A la recherche d'un emploi (3)

Il avait l'allure d'un chien transi et famélique! Son chapeau humide disparut à l'angle du mur de la cage d'escalier tandis que ses chaussures mouillées laissaient un chapelet de traînées boueuses sur le parquet luisant.
Il était encore très tôt et le couloir était toujours baigné dans la pénombre. Pourtant, les couronnes de "khleb" étaient déjà accrochées sur les portes! Transportant délicatement ses bouteilles blanches et tièdes, le laitier les déposait devant chacune des chambres. C'était pour moi une tentation terrible. Je sentais l'arôme du froment exhalée par ces formes arrondies et ventrues pratiquement comme si je les avais eues sous le nez. Il est vrai que cela faisait plusieurs jours que je ne mangeais pas à ma faim et le besoin de me nourrir correctement commençait à devenir urgent. Mon estomac s'en trouvait rétréci. Du fait que j'étais sans le sou, je considérais ces couronnes comme une torture inutile! Peu à peu, l'activité s'intensifia dans le corridor. On appelait l'employé, des portes claquaient, on remplissait les cuvettes pour la toilette. Au saut du lit déjà, des étrangères riaient et parlaient tout haut. Dans ma petite chambre, il faisait si sombre que je ne parvenais pas à y voir voler le moindre grain de poussière. Dans un coin, la chaise aspirait à dormir tout comme son compagnon le fauteuil ; quant au plafond, il me semblait si haut que j'avais l'impression qu'il cherchait à rattraper le ciel. Tout paraissait s'éloigner de moi, me repousser.
C'était l'après-midi et Lang Hua n'était toujours pas revenu. A diverses reprises, j'allais me poster à l'entrée de l'escalier. Les étrangères, vêtues de robes rouges et bleues, aux faciès larges et arrogants, descendirent en riant à gorges déployées. Leurs chaussures à talons martelaient les degrés et leurs voix claires résonnaient. Ensuite montèrent des hommes barbus et rondouillards accompagnés de "gitanes" parées de longues boucles d'oreille, au teint cuivré et à la silhouette maigrichonne. L'employé qui précédait ces couples peu assortis leur ouvrit la porte d'une chambre. Plus tard, surgit une bande d'enfants étrangers. Ils mâchonnaient des graines de melon et marchaient bruyamment en laissant sur le plancher des traces de neige fondue.
Mon observation terminée, je me remis à guetter Lang Hua. Je faisais les cent pas, passant d'une porte à l'autre, d'un pas tantôt léger, tantôt traînant, sans tout à fait réaliser que les pensionnaires pouvaient me prendre pour une voleuse ou une mendiante. Pâle dans ma vaste tunique bleue décolorée, je continuais à arpenter le couloir.
Tout à coup, au sommet des marches, apparurent deux jeunes étrangères, de taille identique.
"Oh!" s'exclama l'une d'elles en me montrant du doigt "Toi...très belle!"
L'autre eut comme un mouvement de recul puis, ensemble, elles répétèrent : "Toi...très belle!" en faisant virevolter leurs jupes pour attirer mon regard.
Mais je feignis de les ignorer. A la vue de leurs chapeaux dégoulinants d'eau je me demandai s'il ne s'était pas remis à neiger. Je rentrai chez moi et me précipitai vers la fenêtre pour en avoir le coeur net. Dire que Lang Hua est sorti avec ses effets mouillés de la veille, pensai-je. A peine avais-je ouvert la fenêtre qu'elle se referma sous le poids de la neige accumulée.
Lang Hua revint enfin. De l'eau dégouttait des rebords de son chapeau.
"Il doit geler dehors, non ?" fis-je tout en lui retirant son couvre-chef.
Il me désigna son pantalon que je sentis sous mes doigts raide jusqu'aux genoux. "Mais tu es morte de faim, ma pauvre petite!" s'écria-t-il en me prenant les mains. "Pas vraiment" Comment aurais-je pu lui avouer la vérité alors qu'il venait d'affronter les rigueurs de l'hiver pour assurer notre subsistance ?
Il attendit un bon moment avant de me montrer le billet de vingt yuans qu'il tira de sa poche. J'étais sidérée. Où les avait-il dénichés ?

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vendredi 9 avril 2021

Rue du commerce - Jour de neige (2)

Ayant dormi d'une traite toute la journée, je n'avais plus du tout sommeil. L'obscurité avait doucement envahi ma chambre. Je m'étais réveillée avec des courbatures au dos, aux épaules et l'estomac creux. Je me levai, allumai la lampe puis revins m'asseoir au bord du lit. Je me déplaçai ensuite jusqu'au fauteuil où j'arrangeai ma chevelure et me frottai les yeux. Je ressentais une impression d'isolement et de vide comme si, transposée au fond d'une mine de charbon, j'avançais toute seule dans les ténèbres. La pièce, pourtant petite, m'apparaissait maintenant aussi vaste qu'une esplanade et les murs plus éloignés de moi encore que la voûte céleste. J'avais la sensation d'être coupée de tout, d'avoir l'estomac au fond des talons! .
Dans la rue, sous ma fenêtre, l'animation battait son plein. En revanche, à l'étage, il régnait la plus grande tranquillité. J'étais attentive au moindre bruit de pas. Les chaussures à semelle rigide résonnaient beaucoup, moins cependant que les talons d'une femme pressée. Par intermittence me parvenait une rumeur, signalant le passage d'un groupe d'hommes et de femmes. Mon oreille était si exercée à capter n'importe quel son dans le couloir que je n'avais pas besoin d'ouvrir la porte pour savoir que Lang Hua n'était encore pas de retour. A l'instar d'une cellule de prisonnier, la fenêtre était très haut placée. Je levai la tête et aperçus des nuées de flocons de neige tourbillonnant pêle-mêle. Certains, venus s'échouer contre la paroi vitrée, fondaient aussitôt transformés en gouttes baveuses produisant d'indéfinissables dessins, des ridules désordonnées.
Pourquoi les flocons dansaient-ils ainsi ? Ce phénomène me paraissait maintenant dénué de sens. Une réflexion me traversa soudain l'esprit : mon existence n'était-elle pas elle aussi à l'image de ces flocons ? J'étais là sur ma chaise à ne rien faire, les mains désoeuvrées. Ma bouche était prête à s'ouvrir mais je n'avais rien à me mettre sous la dent. Je me comparais à une machine en état d'arrêt complet.
Un pas retentit dans le couloir. Mon coeur se mit à battre. N'était-ce pas celui de Lang Hua ? Le crissement de chaussures à semelle souple se rapprocha de ma porte. J'étais sur le point de bondir quand je fus prise d'inquiétudes : n'allait-il pas être gelé jusqu'aux os ? Je parie qu'il ne ramènera pas de pain!.
En ouvrant, je me trouvai nez à nez avec l'employé de l'hôtel.
"Désirez-vous dîner ?"
"C'est combien ?"
"Six jiao le repas ou quinze yuan par mois."
Sans la moindre hésitation, je hochai la tête en signe de dénégation. J'avais peur qu'il entrât avec la nourriture, me forçât à la manger et me la fît payer. Je refermai froidement la porte sur lui.
Ce fut Lang Hua qui, en s'essuyant les pieds sur le paillasson, mit un terme à l'objet de mes rêveries : le plateau rempli de galettes fourrées à la viande, de frites dorées à point, de pain tendre coupé en d'épaisses tranches...
Sa veste molletonnée était trempée, le bas de ses pantalons couvert de boue et ses chaussettes tout imbibées d'eau à cause de ses souliers troués. Il se mit au lit pour se réchauffer un peu, ne laissant dépasser que les pieds hors de la couverture. Avec un bout de chiffon, je les lui frottai afin d'ôter les plaques de boue glacées.
"Tu as faim, hein ?" me demanda-t-il, l'air hagard, dans l'incapacité de bouger les reins.
"Non" fis-je en baissant tellement la tête qu'elle effleura le bout de ses orteils glacés. Comme il était hors de question qu'il remît ses vêtements mouillés, je décidai d'aller moi-même acheter des pains farcis. Sur la table nue fumait maintenant le gobelet à dents en la compagnie duquel nous mangeâmes. Une fois les pains avalés, nous posâmes un regard avide sur les pièces de monnaie posées en face de nous comme si nous avions envie de les dévorer elles aussi.
"Ca te suffit ?"
"Oui" répondis-je "Et à toi ?"
"Aussi."
De la pièce contiguë à la nôtre s'éleva un air d'accordéon. Ne chantait-il pas les misères de la vie ? Sa complainte était si mélancolique!.
Je montai sur la table et ouvris la fenêtre. Elle était mon unique lien avec le monde extérieur; les toits, les cheminées, le ciel sombre dans lequel tournoyaient des flocons épais et denses, les lumières de la rue, les policiers, les voitures, les vendeurs à la sauvette, les mendiants...Tout m'était offert à travers ce petit orifice y compris le brouhaha de la tumultueuse rue du commerce.
A côté, l'accordéon s'était tu.

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lundi 15 mars 2021

Rue du commerce - L'hôtel Europe (1)

Son escalier était si raide que j'avais l'impression de gravir un petit sentier menant jusqu'au ciel. En réalité, il ne comportait que trois étages qui me laissaient à bout de forces. Ma main crispée sur la rampe, je m'efforçais de soulever des jambes tremblantes qui semblaient ne plus m'appartenir et, après quelques marches, c'était au tour de mes mains de trembler. Sitôt entrée dans la chambre, telle une enfant fautive, j'allais me coucher et me frottais lentement le visage du revers de mes manches.
Lang Hua, mon amant, car il était encore mon amant à cette époque, me demanda si je pleurais.
"Et pourquoi pleurerai-je ?" répondis-je "C'est pas des larmes que j'essuie, c'est de la sueur!"
Il s'écoula plusieurs minutes avant que je ne réalise combien la pièce était blanche. Le plafond s'en allait de guingois et, en dehors du lit, il n'y avait qu'une table et un grand fauteuil de rotin que l'on atteignait sans avoir seulement deux pas à faire. Quant à la porte, c'était pratique puisque l'on pouvait l'ouvrir sans avoir à se lever. J'évoluais dans ce petit espace blanc comme au beau milieu d'un voilage. J'avais la gorge sèche.
"Il me faut boire un peu d'eau" dis-je. Au moment où il s'apprêtait à aller en chercher, il sembla nerveux; ses sourcils se rejoignirent et son nez se plissa à plusieurs reprises.
"Boire, c'est bien joli. Mais comment ? Et avec quoi ?"
Sur la table, il n'y avait rien d'autre qu'une nappe immaculée, impeccable de propreté.
La tête me tournait légèrement. De mon lit, je l'entendis s'entretenir un moment avec le garçon d'étage puis il y eut un bruit de porte. J'étais sûre qu'il revenait près de moi une tasse à la main mais pas du tout. "Est-ce que tu boirais dans n'importe quoi ? Oui ? Alors, va pour la cuvette de toilette" En la retirant du fauteuil sur lequel elle était posée, il aperçut le gobelet à dents caché sous la serviette et sortit avec. Dans le couloir, tout était silencieux. Je percevais distinctement le glissement de ses pas sur le plancher. De ma main libre, je caressais fébrilement le drap blanc et buvais de l'autre. "Allonge-toi! Tu es trop fatiguée." Je m'exécutai tout en continuant à promener mes doigts sur l'étoffe aux formes décoratives et aux reflets presque éblouissants. "C'est beau tout ça" fis-je en me parlant à moi-même "Dire que tu ne possèdes même pas une paire de draps." Il exprima à haute voix ce que je pensais tout bas :
"Moi qui me figurais que nous allions dormir dans un lit vide, voilà que nous avons aussi un oreiller." Et il le tapota pour le faire gonfler un peu.
"Toc, toc" Quelqu'un frappa à la porte. Une femme plantureuse d'origine russe entra suivie d'un employé chinois.
"Avez-vous également loué la literie ?"
"Oui"
"Alors, c'est cinq jiao la journée."
Nous répondîmes en choeur par la négative. D'un geste, elle rassembla le moelleux oreiller, les draps et la nappe qu'elle cala sous ses aisselles. En moins de rien, tout disparut de la petite chambre blanche sur le sillage de la matrone au foulard imprimé.
Malgré mes jambes flageolantes et la faim qui me tenaillait l'estomac, je parvins jusqu'à la malle en osier où je pris une couverture. On aurait dit que l'on venait de nous cambrioler. Le lit était recouvert d'une paillasse, la table abîmée montrait des auréoles noires et le fauteuil, lui aussi, paraissait avoir changé de couleur.
Avant de passer à table, nous nous sommes enlacés et embrassés sur la paillasse.
Pour le repas, nous avons disposé sur la table du "lieba" et du sel.
C'est après que les ennuis ont commencé.
%% La porte s'est ouverte. Trois hommes, vêtus de noir et armés de fusils et de sabres, ont fait leur apparition. Ils ont d'abord saisi les bras de Lang Hua qui était en train de faire sa toilette, torse nu et les mains mouillées. Ils ont ensuite ouvert la malle et l'ont fouillée de fond en comble.
"L'hôtel nous a informés que vous déteniez une arme, est-ce exact ?" demanda celui qui tenait un sabre. Il ramassa de dessous le lit un long rouleau en papier dans lequel était enveloppée une épée. Il le déroula, secouant le pompon rouge attaché au bout du manche.
"D'où sortez-vous ça ?" Sur le seuil, le gérant de l'hôtel qui était russe et nous avait dénoncés, agitait les mains, le visage tout congestionné. Les policiers étaient décidés à emmener Lang Hua au commissariat. Celui-ci se préparait donc à les suivre tout en ne cessant de maugréer : "Pourquoi suis-je le seul à être perquisitionné de la sorte ? Qu'est-ce que j'ai encore fait?"
Finalement, les policiers se radoucirent et relâchèrent leur étreinte. Dans le feu de l'action, Lang Hua avait oublié de passer une chemise et ses mains, entre-temps, avaient séché. L'affaire remontait au moment où le russe blanc était venu nous réclamer le montant du loyer soit deux yuan par jour ou seize pour le mois. Or nous n'avions sur nous que cinq yuan ayant donné le reste au cocher qui nous avait transportés jusqu'ici.
"Allez, donnez-moi l'argent du loyer!" avait-il ordonné. On aurait dit qu'il se doutait que nous étions sans le sou. Il paraissait très pressé comme s'il avait peur que nous prissions la fuite. Les deux billets en main, il avait ajouté :
"Il me faut la totalité du mois pour demain." Au départ, la somme s'élevait à trente yuan mensuels mais, étant donné que la rivière Sungari était en crue, nous avions bénéficié d'un rabais. "Demain, vous déménagerez, oui, vous quitterez les lieux"
nous avait-il dit en gesticulant.
"Non, nous ne partirons pas!" lui avait rétorqué Lang Hua.
"Faites attention à vous, c'est moi le patron ici..."
C'est alors que Lang Hua avait sorti l'épée de dessous le lit et l'avait brandie dans sa direction en le menaçant :
"Si vous m'obligez à partir, je vous mettrai en pièces."
Sur ce, le gérant affolé était allé porter plainte au commissariat, leur racontant que nous étions en possession d'une arme dangereuse. A vrai dire, il avait pris l'épée toujours enveloppée dans le papier pour un fusil. En définitive, les policiers nous la confisquèrent en nous lançant cet avertissement :
"Si vous aviez eu affaire à la police militaire japonaise, vous auriez été inévitablement condamnés, cela aurait été terrible, ils vous auraient accusés d'appartenir à la secte des Longs Couteaux; à votre place, j'attendrai demain avant d'aller la récupérer."
Après leur départ, nous avons éteint la lampe et fermé la porte à clé. Par la fenêtre s'introduisait la pâle lumière froide des réverbères. Nous nous endormîmes avec une seule pensée en tête : les policiers chinois étaient autrement plus souples que la police militaire japonaise!
L'aube pointait. Nous en étions à notre second jour depuis que l'on nous avait chassés de chez l'ami qui nous hébergeait.
"Tu as faim, hein ?" me demanda-t-il, l'air hagard, dans l'incapacité de bouger les reins.
"Non".

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dimanche 28 février 2021

Note explicative sur le roman : "Rue du Commerce"

"Rue du commerce" est une sorte de journal, présenté sous forme de nouvelles, non daté mais limité dans le temps puisque Xiao Hong, à l’époque encore appelée Qiao yin, a écrit ses lignes pendant les deux années, de 1932 à 1934, qu’elle a vécues à Harbin, capitale de la province du Heilongjiang. L’action se déroule au moment de l’invasion par l’armée japonaise des provinces du Nord-est de la Chine, soit en Mandchourie. Paradoxalement, sur le plan personnel, la romancière connaît une période de tranquillité et de stabilité relatives, après avoir refusé un mariage forcé, engagé par son père, vécu une liaison à Pékin, abandonné l’enfant, elle commence une vie de couple avec son nouveau compagnon, Langhua, connu sous le nom de plume de Xiao Jun. Ce recueil, d’une quarantaine de courts chapitres, a été publié pour la première fois dans sa totalité en août 1936 à Shanghai aux Editions de la Vie Culturelle pendant que Xiao Hong séjournait au Japon.
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samedi 13 février 2021

nouvel an 2021

Pétards, enveloppes rouges, oranges, santé, prospérité, longévité, richesse, amitié, baisers, kakis...imagination limitée...
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mardi 5 janvier 2021

"Une journée de neige" nouvelle-2-extraite de Rue du Commerce par Xiao Hong

Une journée de neige

Ayant dormi d'une traite toute la journée, je n'avais plus du tout sommeil. L'obscurité avait doucement envahi ma chambre. Je m'étais réveillée avec des courbatures au dos, aux épaules et l'estomac creux. Je me levai, allumai la lampe puis revins m'asseoir au bord du lit. Je me déplaçai ensuite jusqu'au fauteuil où j'arrangeai ma chevelure et me frottai les yeux. Je ressentais une impression d'isolement et de vide comme si, transposée au fond d'une mine de charbon, j'avançais toute seule dans les ténèbres. La pièce, pourtant petite, m'apparaissait maintenant aussi vaste qu'une esplanade et les murs plus éloignés de moi encore que la voûte céleste. J'avais la sensation d'être coupée de tout, d'avoir l'estomac au fond des talons!.
Dans la rue, sous ma fenêtre, l'animation battait son plein. En revanche, à l'étage, il régnait la plus grande tranquillité. J'étais attentive au moindre bruit de pas. Les chaussures à semelle rigide résonnaient beaucoup, moins cependant que les talons d'une femme pressée. Par intermittence me parvenait une rumeur, signalant le passage d'un groupe d'hommes et de femmes. Mon oreille était si exercée à capter n'importe quel son dans le couloir que je n'avais pas besoin d'ouvrir la porte pour savoir que Lang Hua n'était encore pas de retour. A l'instar d'une cellule de prisonnier, la fenêtre était très haut placée. Je levai la tête et aperçus des nuées de flocons de neige tourbillonnant pêle-mêle. Certains, venus s'échouer contre la paroi vitrée, fondaient aussitôt transformés en gouttes baveuses produisant d'indéfinissables dessins, des ridules désordonnées.
Pourquoi les flocons dansaient-ils ainsi ? Ce phénomène me paraissait maintenant dénué de sens. Une réflexion me traversa soudain l'esprit : mon existence n'était-elle pas elle aussi à l'image de ces flocons ? J'étais là sur ma chaise à ne rien faire, les mains désoeuvrées. Ma bouche était prête à s'ouvrir mais je n'avais rien à me mettre sous la dent. Je me comparais à une machine en état d'arrêt complet.
Un pas retentit dans le couloir. Mon coeur se mit à battre. N'était-ce pas celui de Lang Hua ? Le crissement de chaussures à semelle souple se rapprocha de ma porte. J'étais sur le point de bondir quand je fus prise d'inquiétudes : n'allait-il pas être gelé jusqu'aux os ? Je parie qu'il ne ramènera pas de pain!.
En ouvrant, je me trouvai nez à nez avec l'employé de l'hôtel.
"Désirez-vous dîner ?"
"C'est combien ?"
"Six jiao le repas ou quinze yuan par mois."
Sans la moindre hésitation, je hochai la tête en signe de dénégation. Ma crainte était qu'il entre avec la nourriture, me force à la manger et à la payer. Je refermai froidement la porte sur lui.
Ce fut Lang Hua qui, en s'essuyant les pieds sur le paillasson, mit un terme à l'objet de mes rêveries : le plateau rempli de galettes fourrées à la viande, de frites dorées à point, de pain tendre coupé en d'épaisses tranches...
Sa veste molletonnée était trempée, le bas de ses pantalons couvert de boue et ses chaussettes tout imbibées d'eau à cause de ses souliers troués. Il se mit au lit pour se réchauffer un peu, ne laissant dépasser que les pieds hors de la couverture. Avec un bout de chiffon, je les lui frottai afin d'ôter les plaques de boue glacées.
"Tu as faim, hein ?" me demanda-t-il, l'air hagard, comme dans l'incapacité de bouger les reins.
"Non" fis-je en pleurant presque. Je baissais tellement la tête qu'elle effleura le bout de ses orteils glacés. Comme il était hors de question qu'il remît ses vêtements mouillés, je décidai d'aller moi-même acheter des pains farcis. Sur la table nue fumait maintenant le gobelet à dents en la compagnie duquel nous mangeâmes. Une fois les pains avalés, nous posâmes un regard avide sur les pièces de monnaie posées en face de nous comme si nous avions envie de les dévorer elles aussi.
"Ca te suffit ?"
"Oui" répondis-je "Et à toi ?"
"Aussi."
De la pièce contiguë à la nôtre s'éleva un air d'accordéon. Ne chantait-il pas les misères de la vie ? Sa complainte était si mélancolique!.
Je montai sur la table et ouvris la fenêtre. Elle était mon unique lien avec le monde extérieur; les toits, les cheminées, le ciel sombre dans lequel tournoyaient des flocons épais et denses, les lumières de la rue, les policiers, les voitures, les vendeurs à la sauvette, les mendiants...Tout m'était offert à travers ce petit orifice y compris le brouhaha de la tumultueuse rue du Commerce.
A côté, l'accordéon s'était tu. A côté, l'accordéon s'était tu.

jeudi 24 septembre 2020

La décision. nouvelle-34- extraite de "Rue du commerce" par Xiao Hong

Partir était devenu impératif et, bien que la situation se soit calmée, rester n'était plus possible, mais quel mois fallait-il le faire ? Disons mai !. Nous avions encore cinq mois devant nous, à la lueur de la lampe, nous faisions et refaisions nos comptes, tel ami nous prêterait tant d'argent, tel autre nous paierait la moitié des frais du voyage...D'un côté, nous envisagions le départ avec une sorte d'excitation, de l'autre, nous ressentions comme une déchirure me faisant trembler la main au moment de verser le thé.
"Allons à l'aventure ! Harbin n'étant plus notre maison, devenons des vagabonds !" Lang Hua leva sa tasse puis la reposa sans même avoir bu. Des larmes emplissaient déjà mes yeux. "A quoi bon avoir de la peine, Lao Qiao, ne sois pas triste. " "Mais que va-t-on faire de nos ustensiles de cuisine ?"dis-je en baissant la tête. "Tu es vraiment une gamine ! Qu'est-ce qu' on en a à faire du wok et des bols ?" Je baissai la tête, consciente d'être ridicule. J'esquissai une pirouette, mais mon chagrin était toujours là, et baissai la tête à nouveau. Le camarade Xu de la troupe de théâtre avait-il été relâché ? Ne l'avait-on pas aspergé d'eau froide ? Je l'imaginais arrêté, aspergé d'eau froide, battu avec un fouet en cuir, déjà plus un homme. Partons oui ! Nous devions absolument partir.
L'année 1935.

Texte traduit par Simone Cros-Moréa
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lundi 4 mai 2020

Nouvel article sur les talents de l'écrivaine par Bertrand Mialaret

Nouvel article paru dans "My Chinese Books"

lundi 2 mars 2020

Biographie de Xiao Hong par Luo Binji/駱宾基

Ce petit livre a été publié en 1946, soit quatre ans après la disparition de Xiao Hong. Luo Binji ( à son propos voir dans archives le billet du 3/12/2012), qui en est l'auteur, a été le fidèle témoin des confidences de Xiao Hong, alors agonisante à l'hôpital à Honkong.

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dimanche 16 février 2020

Salon littéraire au Centre culturel de Chine à Paris

La quatrième séance de l’année 2019-2020 sera consacrée à l’écrivaine Xiao Hong (萧红)

mercredi 29 janvier 2020

Les morceaux choisis de Xiao Hong :" les femmes"

"L'ignores-tu ? Je suis une femme. Au-dessus des têtes des femmes, la voûte céleste est basse, leurs ailes sont frêles et leurs ennuis pesants. Ce qui est gênant c'est que les femmes ont un sens excessif de l'abnégation, ce n'est pas du courage mais de la faiblesse. Après avoir vécu longtemps sans l'aide d'autrui se développe en elles un état d'inertie et lorsque les conditions de se sacrifier sont requises,elles acceptent de le faire sans broncher. J'ai beau en être consciente, je ne peux m'empêcher de penser : Que suis-je au juste dans ce monde ? Que signifie pour moi d'être méprisée ? Que signifie pour moi le malheur ? Et dans le même ordre d'idées : Que représente la mort pour moi ? Je l'ignore. En fin de compte, suis-je une seule personne ou deux ? Devrais-je penser comme ceci ? Ou comme cela ? Tu as raison, je voudrais prendre mon envol mais j'ai encore le sentiment que j'irai m'écraser au sol." avouait-elle à son ami Nie Ganmu.
Extrait tiré de la "Biographie de Xiao Hong" écrite par Luo BInji en 1941 p.108.

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vendredi 22 novembre 2019

Tiré de Confuciusmag, voici un lien vers un nouvel article sur notre amie...

https://confuciomag.com/xiao-hong-literatura-china

jeudi 1 août 2019

Dixième lettre envoyée de Tokyo à Qingdao : écrite le 2 septembre 1936 et envoyée le 9.

Jun :
Quel violent mal de ventre ! Il y a trois ans, j'en avais aussi eu un mais aujourd'hui, à nouveau, j'ai souffert de dix heures à deux heures. Bien que cela a duré quatre heures, j'en avais le corps tout tremblant. Les comprimés de "luo ding" n'ont pas suffi, j'en ai pris quatre fois sans que cela me fasse de l'effet.
J'ai rempli quarante feuillets du manuscrit, ce qui avec aujourd'hui aurait fait cinquante, mais il a fallu que je m'arrête, aussi dès que j'en aurai le courage, j'aurai intérêt à me remettre à l'ouvrage avec davantage d'acharnement.
Tous les jours, je dors jusqu'à midi ou une heure, c'est ce qui me convient, le "petit phoque" n'est plus ce qu'il était, c'est vital, je m'endors de bonne heure, sinon je ne me sens pas bien si des pensées viennent perturber mon sommeil. Inutile de dire que de me lever tôt ne me réussit pas. Mon mal au ventre persistant, j'en profite pour t'écrire ou bien cela me ferait du bien de manger des "ramen" ordinaires mais je n'ai personne pour aller m'en acheter.
Etant donné la longueur du manuscrit, les fautes y sont sûrement nombreuses et cette fois je devrai redoubler d'attention en le recopiant.
Par rapport à moi, tu n'écris pas beaucoup.
Je te souhaite le meilleur.
Yin
Le ventre me fait moins mal. A cinq heures le lendemain.

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vendredi 14 juin 2019

Neuvième lettre envoyée de Tokyo à Qingdao

Jun :
C'est affreux ! J'ai déjà battu le record aujourd'hui d'avoir rempli plus de dix feuillets. J'en éprouve une grande joie. Mais à l'instant même où je t'écris, un grand vent se lève au dehors et il pleut, la lampe a eu plusieurs fois des faiblesses. Il m'est venu une impression bizarre : et si c'était un tremblement de terre ? Trente mille caractères correspondent déjà à vingt-six feuillets. La foudre n'est pas tombée ! Ce n'était vraiment que des pensées puériles. Mais à vrai dire, je ne me sens pas tranquille, sans doute parce que "tu" n'es pas à mes côtés ?
La lampe s'est encore une fois éteinte. A l'extérieur, les coups de tonnerre donnent l'impression qu'on fend quelque chose!...Il me vient immédiatement à l'esprit un nouveau thème à traiter.
Avant, j'étais indifférente quand il tonnait, maintenant, au contraire, à chaque coup mon âme frémit.
L'âme des gens menus doit certainement être insignifiante, c'est la raison pour laquelle je n'ai aucune estime pour ma personne. J'ai un faible pour ce qui est brut, gros !...
Il est déjà dix heures à ma montre, j'ignore si à l'endroit où tu te trouves il fait aussi du vent et il pleut ?
La lampe vient à nouveau de s'éteindre.
Il ne me reste plus qu'à te souhaiter le bonsoir et à poser ma plume.
Yin
Un soir d'été japonais en août.

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samedi 4 mai 2019

Xiao Hong's news

https://supchina.com/2019/04/23/poetry-month-xiao-hong-dai-wangshu/

https://www.undernierlivre.net/xiao-hong-souvenirs-de-hulan-he/

Huitième lettre-envoyée de Tokyo le 30 août 1936

Jun,
Depuis plus de vingt jours, j'éprouve des difficultés respiratoires, mis à part la nuit dernière où j'ai été tranquille, c'est la raison pour laquelle, aujourd'hui, j'ai réussi à remplir avec grand plaisir une dizaine de feuillets d'un manuscrit.
Je ne l'ai annoncé à personne d'autre.
A cause des morsures de moustiques, j'ai de grosses cloques sur les jambes et le ventre.
Yin
La soirée du huit août.

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mardi 2 avril 2019

Suite et fin de la septième lettre

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Manger de la pastèque en quantité et la finir d'un coup n'est pas bon, il est préférable d'attendre un peu avant d'en reprendre.
Tu me dis que je vais rentrer bientôt, c'est ce que tu penses de moi n'est-ce pas ? En ce cas je ne te ressemble pas puisque je compte rester au Japon une dizaine d'années.
Je n'ai pas envoyé de lettre à Shu pour la bonne raison que j'ai oublié son adresse, elle habite au dix ou au quinze de la rue Shangpu ? Plutôt au quinze, non ? J'allais justement te poser la question, tu me confirmeras le numéro la prochaine fois !.
Je ne t'écrirai qu'après le départ de Zhou et ne tiens pas à le faire par son intermédiaire ?
J'ai l'intention de terminer une nouvelle avant le vingt-cinq, mais je me demande si j'en suis capable, actuellement, j'en ai commencé une de trente mille idéogrammes. Je l'enverrai à la revue "Zuojia" en octobre. Une fois finie ce sera un conte pour enfants. Ecrire un conte par ci, un conte par là, à l'avenir, n'est pas mon but, je n'ose décemment pas le faire.
Je n'ai pas commencé à étudier le japonais je sais dire quelques mots simples mais pas de phrases. Le propriétaire est plutôt bien, en définitive, mieux que les propriétaires chinois.
Attends ! Je ne suis pas fixée sur tel mois ou tel jour mais je pense arriver à l'improviste. A ce moment-là, je pourrai dire que tu m'as laissée revenir.
Tu n'écris pas.
Yin
Le 7 août au soir.
Le meilleur pour toi.
Dans ta lettre, j'ai glissé une petite fleur que j'aime, cueillie par mes soins.

jeudi 14 mars 2019

Suite de la septième lettre

Aujourd'hui, j'ai reçu en même temps deux lettres écrites à ton retour du Mont Lao ; je n'imaginais pas que ce petit appareil-photo était aussi bon ! C'est vraiment extrêmement net, tout ressort avec beaucoup de netteté, mais attends et j'irai moi aussi me balader au Mont Lao.
C'est vrai, nous n'y avons jamais été ensemble, tu pensais le contraire ?
Ce grand portrait de toi, je ne peux que l'admirer, tu as de si grands yeux que j'ai l'impression de ne l' avoir jamais remarqué avant.
Les deux feuilles rouges ont déjà séché, je me souviens que tu me les as données au début de notre relation, par contre, je ne sais plus de quel arbre elles provenaient.
Meng m'a écrit et envoyé deux exemplaires de la revue "Zuo jia", il a corrigé des idéogrammes, changé des phrases et également ce qui constituait de véritables fautes.
"Les bouteilles sont grandes, d'un rouge brillant, à température ambiante, et très neuves, seulement.." Que veut dire ce "seulement" ? Je ne comprends pas.
Le ballon multicolore est dégonflé, c'est vraiment comique, tu as dû l'écraser.
Mais ce qui est encore plus drôle, c'est que tu devais être bien intentionné, non ? Qu'est-ce qu'il t'a pris ? Avoue que tu es parfaitement d'accord avec ce que je te dis.
Je n'ai ni grossi, ni maigri et me pèse tous les jours aux bains publics.
C'est exact, on est le vingt-sept, et cela fait un mois et sept jours que je suis là.
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